A la rencontre de Ophélia Jacarini

Mise en contact par un ami commun à Hong Kong, je contact Ophélia et lui propose un café. Ce sera le lendemain 8h. Ne dit t’on pas que le monde appartient aux gens qui se lèvent tôt? Ophélia est un électron libre, une sorte de force de la nature qui dégage une confiance déconcertante. 

Pendant son enfance, Ophélia passe quelques années aux États-Unis mais est au fond une vraie Parisienne. C’est là qu'elle grandit et étudie. Passionnée de dessin depuis son tout jeune âge, elle peine à trouver sa voie dans un système éducatif français ‘rigide’. Après un Bac ES (à défaut d’une voie plus adaptée à ses envies), elle intègre une école de mode et suit en parallèle des cours de morphologie aux beaux-arts de Paris. Elle décroche à 20 ans un poste de designer textile dans la prestigieuse maison de couture John Galliano. Une consécration pour beaucoup. « J’ai énormément appris chez Galliano, dit-t-elle, mais au bout d’un an j’ai réalisé que je n’étais pas meilleure que les autres »..

Ophelia Jacarini Carnets de voyage
Elle décide de concrétiser un projet de longue date et de partir voyager pour étudier les costumes traditionnels des minorités d’Asie. Pour financer son projet, elle cumule trois autres jobs en parallèle de son emploi chez Galliano : elle gère sa propre marque de bijoux, fait serveuse la nuit et photographie des événements officiels à la Sorbonne les week-ends. Juste avant son départ, elle décroche un entretien avec la maison Yves Saint Laurent qui lui fait une offre d’emploi tacite lors de son retour. 
Elle achète un aller simple et s’envole pour l’Asie pour apprendre ce qui ne s'apprend pas à l’école. Je lui demande si elle ne s’est jamais sentie en danger, si elle n’a jamais eu peur de voyager seule ? « Les gens en Asie sont d’une extrême gentillesse » dit-elle. « Dans la majorité des cas, ils étaient ravis de me voir et d’échanger avec des étrangers auxquels ils n’étaient pas habitués. En Birmanie par exemple, (qu’elle parcourt seule à mobylette) certains locaux ont pris le risque de m’héberger alors même que c’est interdit et punissable par la loi. Porter le costume traditionnel (comme le sari qui consiste en 7 m de tissus entouré autour du corps) m’a aussi beaucoup aidé et était très bien accueilli par les locaux ».

Sketch from Opheli’a trip in the Philippines Je suis curieuse de savoir comment elle a réussi à se faire comprendre et à trouver ce qu’elle était venue chercher. « En Inde c’était facile car la majorité des personnes parlent anglais mais le dessin s'est avéré être une ressource redoutable pour me faire comprendre dans des régions plus reculées. Je demandais aussi à certains locaux de m’écrire des phrases bateau que je pouvais réutiliser. Mais il est vrai que dans la majorité des cas je ne comprenais rien quand les gens me parlaient ». Ses yeux s’illuminent quand elle me parle de cette pièce, entièrement brodée à la main qui a mis deux ans à être assemblée. Ophélia est fascinée par les matières et le corps humain. « Dans les pays asiatiques, les gens sont très connectés à leurs corps, les costumes traditionnels sont très souvent féminins et mis sur un pied d'estale. C‘est passionnant de voir comme il est possible de porter un même vêtement de différentes manières ». A son retour, le décalage avec Paris est frappant. « En Asie les gens n’ont rien mais te donnent tellement plus que les Parisiens », dit Ophélia. «J’ai aussi appris que YSL ne m'avait pas attendu. L’Asie me manquait terriblement. J’étais très vexé et je me suis dit que s’ils ne voulaient pas de moi ca servait a rien que je reste ». Elle décide alors de partir à Hong Kong et de travailler en tant que designer textile. « Mes économies étaient presque totalement épuisées et je me suis dit que comme la vie n’est pas cher en Asie ce serait suffisant pour les premier mois en attendant que je trouve un emploi » 

Son aller simple réservé, Ophélia a atterri à Hong Kong début octobre 2014. Puis, la réalité lui tombe dessus. « Hong Kong est l'une des villes les plus chères du monde et il y a des quotas de visas. Tout le monde a été très impressionné par mon CV mais personne ne voulait m'embaucher, car je n'avais aucune expérience de travail à Hong Kong ». Sans documents de travail officiels, elle n'a décroché qu'un emploi de serveuse non déclaré dans un bar de nuit. « Je n'ai jamais demandé d'aide financière à mes parents mais j'étais tellement fauché que j'ai fini par emprunter 2000 € pour joindre les deux bouts ». « J'étais une très mauvaise serveuse », se souvient-elle. « Je faisais des erreurs de saisie que mon patron devait corriger à 4 heures du matin lorsque le bar fermait ».

Un client intrigué qui voyait qu'elle n'était pas à sa place, lui demande ce qu’elle fait. Elle lui explique qu'elle était une créatrice de mode à la recherche d'un emploi. Il lui tend sa carte de visite et lui dit de venir à son bureau le lundi matin. « Il s'est avéré qu'il avait besoin de quelqu’un pour faire un travail de conception graphique, ce que je ne savais évidemment pas comment faire. J'avais tellement besoin de travailler que j'ai pris un congé maladie d'une journée. Je me suis précipitée chez un ami graphiste qui m'a donné un cours intensif de 24h sur Photoshop. Grâce aux tutoriels YouTube, j'ai réussi à faire le travail. Après ça, grâce au bouche-à-oreille, j'ai multiplié les travaux graphiques tout en continuant à travailler comme serveuse de nuit. Je rentrais dans un restaurant et proposais de faire une peinture murale gratuitement juste pour acquérir de l’expérience. J'ai travaillé jour et nuit pendant environ un an et on m'a finalement proposé un poste de graphiste pour le principal groupe de restauration de Hong Kong. C'était un tel soulagement d'avoir un revenu fixe et d'avoir une certaine stabilité financière ».

Après environ un an et quelques frictions avec son employeur, Ophélia décide de quitter son emploi et de commencer sa propre entreprise. Elle se souvient : « J’étais pétrifiée de perdre mon revenu fixe et la stabilité financière qui l’accompagnait ». Elle ne savait pas que ce soir-là, elle signerait l'un de ses plus grands projets à ce jour. Mural painting at Saigon restaurant by Ophelia Jacarini

À partir de ce moment, Ophélia dirige son agence d'illustration Merakilya à plein régime. Elle travaille avec des marques prestigieuses telles que Diptyque, Princesse Tam Tam, le Shangri-La Hôtel, et bien d'autres. Petit à petit, Merakilya acquis une réputation suffisante pour qu'Ophélia n'ait plus besoin de démarcher activement de nouveaux clients. La marque grandit au point de pouvoir louer un bureau et employer deux personnes. Elle trouve enfin le temps de se consacrer à son art, et à développer sa plateforme indépendante le Jacarini Studio. Je lui demande ce qui a été la plus grande leçon de son parcours: «J'ai appris l'importance de s'entourer de personnes capables et dignes de confiance» dit t’elle.Opelia‘s illustration work for DyptiqueMais, lorsque les manifestations à Hong Kong commencent en octobre 2019, le ciel lui tombe sur sa tête et alors qu’elle croit en avoir fini avec les problèmes, Covid frappe de plein fouet le continent asiatique. Le monde des arts s'effondre et, bien qu'Ophélia ait suffisamment d'économies pour sauver sa marque, elle doit éliminer toutes ses dépenses, y compris ses employés et son espace. « Quand on est entrepreneur, il faut mettre de l’argent de côté pour ce genre de situation car on ne sait jamais quand les choses vont s’arrêter ». Comme c’est le cas pour de nombreuses petites entreprises, 2020 a été très dure, mais avec sa joie de vivre et sa ténacité, Ophélia n'a jamais cessé de croire que les choses finiraient par revenir à la normale. Grâce à un contact constant avec ses clients et à la période de Noël, les affaires ont repris en Décembre 2020. Alors que les projets affluent à nouveau et qu'elle prépare sa prochaine exposition, les rouages semblent petit à petit se mettre en place. MANIFEST EPHEMERAL - Ophélia Jacarini latest exhibition in HK Ophélia est le portrait parfait d'une femme qui ne laisse jamais l'adversité la vaincre et dont la force de caractère et l'éthique de travail sont une source d’inspirations incroyable. Elle est aussi la preuve vivante que le travail finit toujours par payer. Vous pouvez découvrir le travail de Ophélia sur son Instagram ou son site-web.

L'article initial a été écrit en 2017 et mis à jour en 2021.Co-écrit par Sona Sidalova et Alexandra Bikard

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